Tema 34 – Le texte argumentatif. Structure et caractéristiques.

I -INTRODUCTION

Le texte argumentatif n’a pas pour seul but, au contraire du texte explicatif, d’apporter un savoir rationnellement exposé. Il vise à transformer les convictions du lecteur, à bousculer ses croyances pour le faire changer d’avis. Cette modification des opinions passe par une réorganisation des savoirs, et par la défense d’une thèse qui peut ou non être explicitée.

Inhérente au langage, la fonction argumentative n’est pas associée à un type textuel unique. Des stratégies persuasives peuvent déterminer la construction d’un récit (dans une fable ou un conte moral) ou d’une description (dans un texte publicitaire) pour peu qu’ils soient mis au service d’une “ cause ” à défendre.

L’efficacité argumentative repose alors sur des phénomènes de cohésion sémantique, lexicale et syntaxique et sur des modes d’enchaînement (causal, consécutif, oppositif, etc.) et de raisonnement (inductif/déductif).

Toute argumentation est orientée vers une conclusion que le lecteur doit pouvoir juger acceptable alors même qu’il en l’aurait pas admis au préalable. Cette conclusion s’appuie sur des données pour combattre une thèse antérieure A, et faire reconnaître la validité d’une thèse B, Procédant fondamentalement d’une réfutation, la logique argumentative aboutit à une conclusion inverse de celle que l’on aurait attendue tout d’abord.

Cette relation d’inversion, étayée par un ou plusieurs arguments probants, apparaît à la fois dynamique et structurante car elle instaure un ordre et une hiérarchie entre les composantes propositionnelles du texte.

Un énoncé n’a pas , en soi, valeur de conclusion ou d’argument; il ne gagne ce statut que par rapport à un autre auquel il se trouve associé. Et la conclusion, une fois établie, peut à son tour servir de prémisse à un nouveau développement argumentatif. Ces déterminations mutuelles obligent à considérer séquentielle des énoncés, qui forment un tout solidement agencé.

II -LE TEXTE ARGUMENTATIF: CARACTERISTIQUES

L’objectif principal d’une argumentation est de convaincre par le développement raisonné d’une idée directrice, “ la thèse ”. Celle-ci est soutenue par des “ arguments et illustrée par des “ exemples ” dans le cadre d’une démonstration fondée, le plus souvent, sur un raisonnement logique. Les étapes de ce raisonnement sont articulées entre elles: ces relations entre les idées peuvent rester implicites ou peuvent explicitées par des outils grammaticaux appelés “ connecteurs ” ou “ articulations logiques ”.

L’étude d’un texte argumentatif consiste donc à repérer et analyser :

– la thèse du locuteur, les arguments et les exemples qu’il présente.

– le raisonnement suivi (ou parcours démonstratif).

– les relations et les connecteurs logiques qui structurent ce raisonnement.

2.1.Thèse – Arguments – Exemples

La thèse est l’idée directrice d’un texte argumentatif. C’est ce dont on veut convaincre le lecteur.

L’argument est une preuve qui justifie la thèse. C’est la mise en ordre des arguments qui structure l’argumentation.

L’exemple est l’élément qui accompagne chaque argument. Il donne à l’argument plus de force en proposant une représentation sensible. Le plus souvent, un exemple s’emploie pour illustrer un argument (exemple illustratif: suit l’énoncé de l’argument en l’éclairant, le précisant, le concrétisant) mais il arrive aussi que l’exemple ait une valeur argumentative (exemple argumentatif: présente un cas concret mais représentative d’un ensemble, ce qui permet de tirer un enseignement général, un argument).

2.1.1.Exemples d’Application

· Voici un extrait d’une revue Le courrier de l’Unesco (1988) :

Les animaux et les plantes contribuent au bien-être de l’humanité. d’abord, ils fournissent une grande part des matériaux nécessaires à la vie humaine : la quasi-totalité de notre lamentation, une bonne partie de notre habillement et, dans de nombreuse régions du monde , la plupart des matériaux de constructions.

(d’après, “ si toutes les bêtes devaient disparaître ”)

Dans cet extrait, on peut aisément repérer :

– une thèse: “ la faune et la flore contribuent au bien-être de l’humanités ”

– un argument: “ Ils fournissent des matériaux nécessaires à la vie humaine ”.

– trois exemples qui illustrent le même argument: l’alimentation, l’habillement, les matériaux de construction.

· Le texte suivant ne comporte pas d’argument, ce sont les exemples qui prouvent le bien-fondé de la thèse :

Les grandeurs, dit Pangloss sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes: car enfin Eglon, roi des moabites fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux (…); le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Bassa (…);

(Voltaire, Candide, 1760)

Les trois exemples ont une valeur argumentative; ce sont les seules preuves que “les grandeurs sont dangereuses”.

Pour illustrer et renforcer son idée, le locuteur peut recourir à un exemple personnel, une anecdote, une comparaison, une statistique, un exemple historique ou littéraire, une citation.

2.1.2.Argumentation et réfutation

Dans la mesure où en texte argumentatif défend une thèse dont il veut convaincre le lecteur, il prend nécessairement position, implicitement ou explicitement, contre la thèse adverse. C’ est pourquoi il comporte très souvent, à côté des arguments qu’il développe, une contre-argumentation:

c’est-à-dire qu’il utilise des arguments qui ont pour but de détruire la thèse adverse. On appelle cette partie de l’argumentation la réfutation.

Rousseau vient de distinguer deux types d’inégalités, l’une naturelle (les hommes, par exemple, n’ont pas tous la même constitution physique), l’autre de convention, autorisée par le consentement des hommes (par exemple, certains hommes commandent à d’autres).

On ne peut pas demander quelle est la source de l’inégalité naturelle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher s’il n’y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités; car ce serait demander en d’autres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l’esprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent dans les mêmes individus, en proportion de la puissance ou de la richesse: question peut-être bonne à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui en convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.

J.J Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes (1755)

Rousseau réfute la thèse selon laquelle l’inégalité naturelle (que certains hommes ont intérêt à défendre) est justiciable (“ la réponse se trouverait énoncée dans la définition du mot ”). Il propose un contre-argument selon lequel il en serait pas raisonnable de soutenir que certaines qualités morales ou intellectuelles sont proportionnelles à la puissance ou la richesse.

2.1.3.Les types de raisonnement

Un parcours démonstratif peut s’appuyer sur différents types de raisonnement:

RAISONNEMENT INDUCTIF

Le raisonnement inductif part de faits particuliers d’observations, pour aboutir à une conclusion de portée générale.

RAISONNEMENT DEDUCTIF

Le raisonnement déductif part d’une hypothèse ou d’une idée générale pour déduire une proposition particulière.

Le “ syllogisme ”, par exemple, est un raisonnement déductif qui tire une conclusion de deux propositions (ou prémisses) présentées comme vraies. Exemple: Les hommes sont mortels, or Socrates est un homme, donc Socrates est mortel.

RAISONNEMENT CONCESSIF

Le locuteur semble admettre un fait ou un argument qui s’oppose à sa thèse mais maintient finalement son point de vue.

Le jeu n’est pas seulement distraction individuelle. Peut-être même l’est-il beaucoup plus rarement qu’on ne pense (thèse du locuteur). Certes, il existe nombre de jeux, notamment des jeux d’adresse, où se manifeste une habileté toute personnelle et où il ne sautait surprendre qu’on jouât seul (=concession). Mais les jeux d’adresse apparaissent vite comme des jeux de compétition dans l’adresse (=réaffirmation de la thèse initiale).

Roger Caillois, Les jeux et les hommes, De Gallimard, 1978

RAISONNEMENT CRITIQUE

Le locuteur critique ou réfute la thèse opposée à la sienne.

La télévision, ce chef-d’œuvre du progrès, est un principe de régression vers le bas, vers l’archaïsme; elle simplifie et durcit jusqu’à la caricature les pires traits de ce que Montesquieu nommait “ l’esprit général ” d’un peuple, elle l’attache à ces masques qu’elle colle à son visage.

Chaque pays d’Europe est ainsi contracté et réduit à un petit nombre de personnages-modèles qui ressortissent à son folklore le plus dégradé.

Marc Funaroli, l’Etat culturel, De Fallois 1991

RAISONNEMENT PAR L’ABSURDE

Le raisonnement par l’absurde imagine les conséquences absurdes d’une proposition pour la réfuter.

Quelques mauvais plaisants ont abusé de leur esprit jusqu’au point de hasarder le paradoxe étonnant que l’homme est extraordinairement fait pour vivre seul comme un loup-cervier, et que c’est la société qui a dépravé la nature (=début du raisonnement par l’absurde). Autant voudrait dire que, dans la mer, les harengs sont originairement faits pour nager isolés et que c’est par un effet de corruption qu’ils passent en troupe de la mer Glaciale sur nos côtes.

Voltaire, article Homme du dictionnaire philosophique.

III -STRUCTURE D’UN TEXTE ARGUMENTATIF

Etudier la structure d’un texte argumentatif, c’est aussi étudier sa progression. Cette progression est assurée pour un certain nombre d’indices textuels, implicites ou explicites qu’on peut classer en 3 domaines principaux: indices d’énonciation, indices d’organisation, indices lexicaux.

3.1.Les indices d’énonciation

Par définition, le texte argumentatif suppose une forte implication de l’argumentateur même si celle-ci peut-être plus ou moins manifeste.

Il est d’autre part un lieu par excellence de la “ polyphonie ”. L’observation du système énonciatif sera donc un outil d’analyse privilégié.

La position de l’argumentateur par rapport à l’énoncé se lit, au niveau du langage, dans ces traits de subjectivité.

Une première série de traits est constituée par les déictiques, c’est à dire les termes qui articulent l’énoncé sur la réalité extra-linguistique en faisant référence à la situation de communication (pronoms personnels de la 1ère et 2ème personne, système des temps, marques de localisation temporelle du type “ ici ” et “ maintenant ”, qui demandent à être interprétés par rapport à celui qui parle).

Une deuxième catégorie de traits est constituée par les modalisateurs, c’est à dire les procédés qui signalent le degré d’adhésion (forte ou mitigée /incertitude /rejet) du sujet d’énonciation aux contenus énoncés.

Ces procédés sont très divers: utilisation d’adverbes (évidemment, certainement, incontestablement, peut-être…) ou de périphrases équivalentes, expressions introductives du type “ il est certain que ”, “ peut-être faut-il considérer que ”…, utilisation de guillemets pour mettre à distance un énoncé ou au contraire d’italiques pour le mettre en valeur, emploi du conditionnel… etc.

La présence de l’argumentateur se manifeste enfin dans l’utilisation de tous les termes subjectifs, quelle que soit leur catégorie grammaticale: adjectifs, substantifs, verbes, adverbes. Ce sont les termes par lesquels l’argumentateur manifeste sa réaction par rapport à ce dont il est question (termes “ affectifs ”) ou évalue sur le plan qualitatif ou quantitatif ce dont il est question (“ évaluatifs ”).

Enfin la subjectivité de l’énonciateur se marque dans la façon de sélectionner et de hiérarchise les informations.

3.2.Les indices d’organisation

Compte tenu des caractéristiques générales du texte argumentatif, on recherchera tout ce qui peut aider à identifier la présentation des thèses et l’agencement des arguments.

A un niveau relativement extérieur, il s’agira de la disposition typographique du texte, lorsqu’elle est signifiante, ce qui n’est pas toujours le cas, dans l’écriture de presse notamment où elle n’est pas forcément voulue par l’auteur.

3.2.1.Les outils grammaticaux

Les idées qui composent un texte argumentatif sont liées par des relations logiques. Elles peuvent être exprimées par des mots de natures diverses: adverbes, conjonctions de coordination, conjonctions de subordination, tournures verbales (ex.: “ c’est pourquoi ”).

La ponctuation peut aussi exprimer une relation logique : les deux points peuvent introduire un exemple, les parenthèses intégrer un détail supplémentaire, le point d’interrogation annoncer une explication.

On peut retenir six relations logiques fondamentales: l’addition, la comparaison, l’opposition, la cause, la conséquence et la concession.

L’addition permet d’ajouter un argument ou un exemple nouveau aux précédents. Connecteurs logiques : et, en outre, par ailleurs, ensuite, enfin, c’est-à-dire, de plus, d’une part, d’autre part, non seulement…

LA COMPARAISON

La comparaison permet d’établir un rapprochement entre deux faits.

Connecteurs logiques : de même, de la même manière, ainsi que, comme…

L’OPPOSITION

L’opposition permet d’opposer deux faits ou deux arguments souvent pour mettre en valeur l’un d’entre eux.

Connecteurs logiques: mais, en revanche, pourtant, cependant, au contraire, toutefois, or…

LA CAUSE

La cause permet d’exposer l’origine, la raison d’un fait.

Connecteurs logiques: car, en effet, étant donnés, parce que, puisque, en raison de, effectivement…

LA CONSEQUENCE

La conséquence permet d’énoncer le résultat, l’aboutissement d’un fait ou d’une idée.

Connecteurs logiques: donc, c’est pourquoi, en conséquence, ainsi, il s’ensuit que, de sorte que, à tel point que, par conséquent…

CONCESSION

Il faut faire une place particulière à la Concession car elle ne peut être assimilée à l’opposition. Lorsque l’auteur d’un texte argumentatif utilise la concession c’est pour reconnaître à la thèse adverse qu’elle n’est pas totalement infondée. Il est vrai que c’est souvent une stratégie de l’argumentation: si l’auteur rejetait catégoriquement la thèse réfutée, il pourrait paraître intolérant, et cela desservirait son ambition de s’imposer au lecteur. (Il s’agit de constater des faits sou des arguments opposés à sa thèse tout en maintenant son opinion).

On peut noter quelques outils qui expriment la concession: malgré, bien que, il est vrai que, sans doute, en dépit de, quoique, il faut reconnaître que…etc.

3.2.2.La reprise des termes

Plus encore que par les outils grammaticaux, la cohérence d’un texte argumentatif est assurée par la reprise de termes et de notions qui assurent la progression thématique.

La progression thématique définit l’enchaînement du thème (le sujet dont il est question) avec le propos (ce qu’on dit de ce thème). On reconnaît généralement trois grands types de progression thématique.

PROGRESSION A THEME CONSTANT

Le même thème est reprise d’une phrase à l’autre; on lui ajoute à chaque fois un propos différent.

“L’amour propre” est l’amour de soi-même, et de toutes choses pour soi: il rend les hommes idolâtres d’eux mêmes, et les rendrait les tyrans des autres si la fortune leur en donnait les moyens, il ne se repose jamais hors de soi.

La Rochefoucauld, Maximes, première édition (1660)

(On a mis entre “ guillemets ” le thème de chaque proposition. Sur ce thème, l’auteur formule à chaque fois une idée nouvelle).

PROGRESSION LINEAIRE

Le propos ou une partie du propos d’une phrase devient le thème de la phrase suivante.

Les parents élèvent encore leur fille en vue du mariage plutôt qu’il ne favorise son développement personnel; […] il “ en ” résulte qu’elle est moins spécialisée, moins solidement formée que ses frères, elle s’engage moins totalement dans sa profession, “ Par Là ” elle se voue à y demeurer inférieure , […] “ cette infériorité ” renforce son désir de trouver un mari. “ Tout bénéfice ” a pour envers une charge.

Simone de Beauvoir. Le deuxième Sexe (1949)

(on a mis entre “ guillemets ” les thèmes qui reprenaient un propos, intégralement ou en partie, précédent: “ en ” reprend “ élève encore leur fille […] personnel “ ; “ Par là ” reprend “ s’engage moins […] ; “ cette infériorité ” reprend “ inférieure ” : “ Tout bénéfice ” reprend “ désir de trouver un mari ”.

PROGRESSION A THEMES DERIVES

Certains textes peuvent décomposer un thème en plusieurs sous-thèmes qu’ils distribuent dans plusieurs phrases ou propositions.

[…] au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurais assez des quatres suivants: “ le premier ” était de ne jamais recevoir aucune chose pour vraie […] “ le second ”, de diviser chacune des difficultés […] “ le troisième”, de conduire par ordre mes pensées […]et “ le dernier ”, de faire partout des dénombrements.

Descartes, Discours de la méthode 1637.

Chacun des groupes entre “ guillemets ” reprend une partie du groupe souligné pour lui adjoindre un propos.

A un niveau plus rhétorique se rattachent aux indices d’organisation, au moins dans les textes les plus classiques, les Formules d’introduction, de transition ou de conclusion.

3.3.Les indices lexicaux

L’opposition des points de vue en présence se marque aussi, dans les textes argumentatifs, au niveau du lexique; souvent en effet des oppositions de termes isolés ou en série, correspondent aux thèse sen conflit.

Un premier cas très fréquent est celui de l’opposition de termes relevant de champs lexicaux contradictoires; qui opposent des systèmes de valeurs dont l’un se trouve valorisé et l’autre dévalorisé (hiérarchie souvent réversible suivant les sociétés et les époques).

Ainsi le couple passé/avenir revient très souvent en argumentation, mais une époque conservatrice valorisera la fidélité au passé, et donc les thèses qui lui seront associées, alors qu’une époque de croyance au progrès inversera le procédé. Il en va de même pour des oppositions classiques comme celle de la réalité et de l’apparence, de la nature et de la culture, de l’individu et de la collectivité… autant de couples de valeurs cherchant à se situer du côté positif des dichotomies fondamentales: vrai/faux, bien/mal, beau/laid, juste/injuste.

Un texte argumentatif procédera donc très souvent en associant à la thèse proposée des termes comme ceux d’examen attentif, d’observation rigoureuse… et en liant au contraire à la thèse refusée ce qui relève de l’illusion, de l’impression, du (faux) semblant… cela permettra, par exemple à la fin du texte, de revendiquer pour soi la vérité contre l’erreur (de l’autre).

Si les champs lexicaux sont en quelque sorte transcendants au texte, la notion de réseau sémantique permet de rendre compte d’associations de termes plus mouvantes qui se réalisent dans un texte donné.

Par exemple le mot “ autoroute ”, à priori argumentativement neutre, recevra une charge positive dans un texte qui l’associera à l’évocation de toutes les techniques qui permettent l’établissement de celle-ci. Inversement, il recevra une charge négative dans un texte qui fera l’éloge de la marche comme moyen d’une lente et patiente découverte du monde.

Les réseaux sémantiques se construisent donc dans et par le texte lui-même; en ce sens ils constituent un indice plus délicat à interpréter que les champs lexicaux, puisqu’ils supposent au moins un début de compréhension du texte.

3.3.1.Interpréter les indices

L’interprétation des indices permet de parvenir à une lecture plus précise du texte. Trois remarques s’imposent d’abord:

– Le caractère dynamique du texte argumentatif fait qu’on en peut se contenter d’un relevé statique des indices: leur répartition dans le texte, leurs transformations éventuelles, sont des éléments essentiels pour l’interprétation. Ainsi la distribution inégale des champs lexicaux ou la modification du système énonciatif aideront à repérer le passage de la thèse refusée à la thèse proposée.

– Selon le modèle argumentatif dominant, tel ou tel type d’indices sera plus ou moins important: par exemple l’étude du système énonciatif sera une bonne entrée pour un texte polémique dont le caractère dialogique est très marquée, mais se révélera peu productive pour un texte qui affecte la neutralité de l’exposition.

– Enfin l’observation et l’interprétation des indices permet de confirmer des hypothèses sur la signification globale du texte.

IV -LES FIGURES D’UN TEXTE ARGUMENTATIF

Le texte argumentatif a pour objectif d’emporter l’adhésion du lecteur; c’est-à-dire de l’amener à reconnaître la validité de la thèse proposée. Pour atteindre son but, il doit à la fois convaincre (le texte argumentatif est une démonstration, son unité de base est l’argument) et persuader (l’auteur sait qu’il n’emportera l’adhésion du lecteur que s’il réussit à attirer sa sympathie, à la séduire par le rire ou l’émotion). La persuasion a pour unité de base la figure, aussi appelée procédé rhétorique.

Voici une rapide classification des plus employées dans les textes argumentatifs.

4.1.Les figures de l’analogie

4.1.1.La comparaison

La comparaison établit une relation de similitude entre 2 termes ou 2 idées qui ont un élément commun.

Par exemple, la phrase suivante La vie est semblable à un long fleuve tranquille se compose d’une première réalité (la vie) que l’on va comparer à une autre (un long fleuve), d’un outil de comparaison explicite (est semblable à) et d’un point commun qui justifie la ressemblance: la notion d’écoulement (le passage du temps est similaire aux flux de l’eau).

Cet exemple semble seulement constater la ressemblance entre les 2 termes de la comparaison, mais, comme outil argumentatif la comparaison peut aller plus loin et inventer des analogies, quelque fois, tout à fait discutables.

Si par exemple un politicien déclare: Les immigrés dans notre société sont comme des corps étrangers dans un organisme: ils vivent en parasites, on peut observer qu’il “ justifie ” sa xénophobie en opérant une transposition dangereuse du plan biologique au plan social. De telles comparaisons ont pu servir à encourager des opérations racistes de “ purification ethnique “.

4.1.2.La métaphore

C’est un moyen très efficace pour valoriser une thèse, ou surtout dévaloriser celle de l’adversaire.

Il s’agit d’une comparaison implicite, au lieu d’exposer les 2 termes de la comparaison en les disposant face à face, elle les assimile en un seul énoncé.

La métaphore comme la comparaison, rend sensible l’idée; mais plus encore que la comparaison, elle l’impose par son caractère imagé: le lecteur n’a pas le temps de réagir.

Des expressions usées comme “ une âme de feu ”, “ une volonté de fer ”, conservent malgré tout un pouvoir d’influence.

Comme la comparaison, la métaphore peut, dans un texte argumentatif, imposer des “ évidences ” qui n’en sont pas. Ce qui est “ pouvoir de suggestion ”, dans un texte poétique, peut devenir “ pouvoir de propagande ” dans un texte argumentatif.

Dans le sillage de la métaphore, le symbole, l’allégorie, la personnification sont des moyens classiques destinés à émouvoir ou à éblouir le lecteur.

4.2.Les figures d’opposition

4.2.1.L’antithèse

L’antithèse n’est pas seulement fréquente dans les textes polémiques ou l’énonciateur tente toujours plus ou moins de “ dioboliser ” son adversaire pour s’innocenter lui-même. Elle est utilisée dans les textes argumentatifs chaque fois qu’un auteur exprime les aspects contradictoires du sujet de son discours ou qu’il désire exposer une thèse en l’opposant à une autre, ou encore qu’il établit un parallèle entre diverses réalités. Ainsi, le fameux parallèle que la Bruyère développe entre Corneille et Racine multiplie les antithèses: Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtre ; celui-là peint les hommes comme ils devraient être, celui-ci les peint tels qu’ils sont… etc.

Le recensement des antithèses, dans un texte argumentatif, permet de pénétrer en profondeur la pensée d’un écrivain parce que l’antithèse n’est pas le simple constat d’une opposition pour convaincre le lecteur. Dans les textes argumentatifs, par leurs effets de symétrie, les antithèses font croire à la justesse de la vision (souvent manichéenne) des auteurs.

4.2.2.L’antiphrase

L’antiphrase est une phrase qui signifie justement le contraire de ce qu’elle énonce, le plus souvent grâce à l’intonation ironique. Il suffit de s’exclamer C’est du joli ! devant une vilaine action pour faire une antiphrase. L’ironie, un des procédés les plus efficaces de l’argumentation, procède fondamentalement par antiphrase.

Un texte célèbre est entièrement construit sur ce procédé: De l’esclavage des nègres (l’Esprit des Lois, 1748) de Montesquieu.

4.2.3.La paradoxe

Le paradoxe est un énoncé qui s’oppose à l’opinion commune ou aux vérités admises.

Dans les textes argumentatifs le paradoxe a pour effet de saisir le lecteur pour lui révéler une “ vérité ” que celui-ci n’avait pas entrevue; souvent, d’ailleurs, l’énoncé nous prévient par un “ paradoxalement ” ou un “ si étonnant que cela puisse paraître ”. Des textes entiers peuvent cultiver le paradoxe.

4.2.4.L’oxymore et le chiasme

L’oxymore et le chiasme sont également des figures de style utilisées pour surprendre ou éblouir le lecteur.

L’oxymore, qui allie 2 termes de sens contraires (une paix armée) pique la curiosité: il peut être au service d’un paradoxe, d’un titre “ accrocheur ”.

Le chiasme, qui croise des termes mis en opposition ou en parallèle, produit un effet de structure achevée qui rend “ indiscutable ” l’idée exprimée (même si la formule est artificielle): Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger.

4.3.Les figures d’amplification ou d’atténuation

4.3.1.L’anaphore

Elle vise en général 2 effets :

– Ordonner des sentiments ou des pensées pour la clarté de l’exposé.

– Disposer ces pensées ou sentiments selon un ordre croissant pour mieux entraîner le lecteur.

4.3.2.L’hyperbole

L’hyperbole est la figure de l’excès, de l’exagération: l’énoncé grossit démesurément la réalité ou la pensée qu’il est censé traduire.

Dans les textes argumentatifs, où une exagération trop visible pourrait desservir la thèse de l’auteur, l’hyperbole prend une autre allure: elle se présentera par exemple sous la forme d’une généralisation abusive, ou d’une métaphore un peu appuyée: un véritable cancer financier ronge notre économie ”, “ les médias ont décervelé la jeunesse ”… etc.

4.3.3.L’euphémisme

L’euphémisme est la figure de l’atténuation: l’énoncé affaiblit la réalité qu’il est censé exprimer (le “ 3ème âge ” pour “ les vieillards ”). On notera toutefois que, dans certains textes argumentatifs, l’emploi de l’euphémisme peut, intentionnellement, servir un effet inverse: on n’atténue la réalité évoquée que pour faire ressortir, par réaction, l’horreur de cette réalité.

4.3.4.La litote

La litote, au lieu de dire la chose, nie son contraire (Il n’est pas génial pour dire Il est franchement stupide), elle sera donc une arme efficace dans les textes argumentatifs de tonalité ironique ou polémique.

4.4.Les figures de mots ou jeux de mots

Le jeu de mots est une pointe spirituelle qui ajoute du piquant à une démonstration.

Ainsi, L. Thailhade, qui veut disqualifier les idées d’André Gide, s’attaque à l’homme en ces termes: M. Gide, c’est […] le vide qui a l’horreur de la nature (Au pays du Mufle, 1829). L’auteur emploie ici la paronomase, qui joue de la ressemblance phonique entre deux mots (“ Gide ” et “ vide ”).

On sait le succès que remportent les slogans qui jouent sur les mots dont les syllabes finales sont identiques: “ Boire ou conduire, il faut choisir ”, ce sont des homéotélentes.

Le cas le plus fréquent d’homéotélente est la rime bien sûr. Dans “Réponse à un acte d’accusation”, Hugo disqualifie les défenseurs de l’ancienne langue française, comme Brossettes ou Richelet, en les faisant rimer respectivement avec “ poucettes ” et “ valet ”

Pour conclure ce petit inventaire, 3 remarques :

· On n’a pas évoqué toutes les figures de style dans la mesure où plusieurs d’entre elles sont moins utilisées que d’autres dans les textes argumentatifs (métonymie, syneccloque…); mais on peut néanmoins les y trouver.

· Les figures de rhétorique ici décrites sont inégalement employées ; il en faudra donc pas croire qu’elles sont nécessairement présentes dans tous les textes.

· A l’inverse, il faudra prendre garde au chevauchement fréquent de certaines figures: une métaphore peut être en même temps une hyperbole et se situer dans une série anaphorique; une antithèse peut comporter des ensembles de termes symétriques ordonnés de façon croissante… etc.

Publicado: agosto 11, 2015 por Santiago

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